Le banquet du rang 6 : Ode au mardi de glace
Le ciel de l'Abitibi est une grosse dalle de grisaille qui pèse su' les épaules du Rang 6. C’est dans ce décor de fin du monde en doudoune que Mme Gingras, emmitouflée dans un manteau noir qui boit toute la lumière, regarde le patio disparu. Elle voit là-dedans une métaphysique du vide.
«Regardez, M. Boudreault,» qu'elle lance de sa voix qui porte jusqu'au village, «cette neige-là, c’est pas juste un tas, c’est une tabula rasa. C’est le néant qui nous tombe su’ la tête en couches de crème glacée!»
M. Boudreault, qui replace sa tuque pour pas qu'a lui tombe dans les yeux, la regarde avec un petit sourire en coin.
«Ma chère madame, ce que vous appelez le néant, c'est deux pieds de marde blanche qui va nous donner un tour de reins avant l'heure du dîner. Mais checkez ben le miracle: là où l'asphalte était une vraie patinoire de la mort, mon marc de café a fait une job de bras plus efficace qu'un chargement de sel de la voirie. Le café, c'est plus juste pour se réveiller le dentier, c’est du gros calibre contre le verglas.»
C’est là que M. Hou débarque, fendant la poudrerie sur son vieux Skandic, une vraie apparition entre le dragon chinois pis le gars de bois. Il amène l'équilibre, le Yin de la pelle pis le Yang de la mitaine de cuir.
«Hey, les poètes!» qu'il crie par-dessus le rhom-rhom du moteur. «Arrêtez de faire de la grande analyse de slush! À Dupuy, le mardi, c'est même pas la journée du milieu. C'est pas le début, c'est pas la fin, c'est juste le moment où le café fait fondre la glace pis que le cœur commence à dégeler.»
Il sort de sa poche une orange Cara Cara, une petite perle de corail dans cet océan de givre. Mme Gingras la pogne comme si c'était le trophée de la Coupe Stanley. Elle l'épluche, pis l'odeur de zest vient donner une solide claque au frette arctique.
Dans ce triangle pas mal spécial, c’est-à-dire entre les grands mots de Gingras, les parlures de terre de Boudreault pis le gros bon sens de M. Hou , le mardi devient sacré. C'est plus juste une journée de semaine; c'est un party de marc de café pis de jus d'orange, une belle résistance contre le blizzard qui, lui, sait pas encore qu'à Dupuy, on lâche jamais la patate.



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